À l’occasion d’Octobre Rose, retour sur plusieurs innovations développées pour lutter contre le cancer du sein : thérapies ciblées, intelligence artificielle et vaccins expérimentaux.
Ces innovations reposent sur des années de recherche et développement et présentent des enjeux de propriété intellectuelle. Quelles sont ces innovations et comment peuvent-elles être protégées par brevet ?
Enhertu® (trastuzumab déruxtécan) : du médicament à la sélection des patients
Le trastuzumab déruxtécan, commercialisé sous le nom Enhertu®, appartient à la famille des conjugués anticorps-médicament, ou ADC, pour antibody-drug conjugates. Ces médicaments associent un anticorps reconnaissant une cible cellulaire à une molécule cytotoxique, capable de détruire des cellules. Un élément de liaison chimique, appelé linker, relie les deux composants.
Dans Enhertu®, l’anticorps cible HER2, un récepteur situé à la surface des cellules et impliqué dans les signaux de croissance. Cette reconnaissance permet d’acheminer la molécule cytotoxique vers les cellules exprimant HER2.
Développé par Daiichi Sankyo en collaboration avec AstraZeneca, Enhertu® a progressivement vu ses indications thérapeutiques s’élargir. Le 31 mars 2025, son autorisation de mise sur le marché en Europe a notamment été étendue, en monothérapie, à certains cancers du sein non résécables ou métastatiques à récepteurs hormonaux positifs, exprimant faiblement ou très faiblement HER2, après au moins une hormonothérapie au stade métastatique. Plus récemment, le 8 octobre 2026, la Haute Autorité de santé (HAS) a accordé un accès précoce à Enhertu® dans une autre indication, après chirurgie, chez certains patients atteints d’un cancer du sein HER2-positif présentant une maladie invasive résiduelle après un traitement préopératoire ciblant HER2.
L’architecture moléculaire de cet ADC fait elle-même l’objet d’une protection par brevet. Le brevet européen EP3101032B1, déposé par Daiichi Sankyo et délivré, revendique des conjugués anti-HER2 définis notamment par leur charge cytotoxique, la structure du linker et leur liaison à l’anticorps. La protection recherchée porte donc ici sur le médicament en tant que produit.
Le développement d’un médicament peut également conduire à identifier les patients susceptibles d’en bénéficier. Cette sélection peut entrer dans la définition d’une utilisation thérapeutique susceptible d’être brevetée.
Le brevet européen EP4211598B1, déposé par Daiichi Sankyo et AstraZeneca, en fournit un exemple. Il revendique un ADC anti-HER2 pour traiter des patients dont un score, calculé à partir d’images de tissu tumoral, dépasse un seuil. Le calcul tient notamment compte de l’intensité du marquage de HER2 dans les cellules cancéreuses et les cellules cancéreuses voisines. Une revendication vise expressément le trastuzumab déruxtécan.
Il est ainsi possible de protéger par brevet un médicament lui-même, son procédé de préparation ainsi que de nouvelles utilisations thérapeutiques, notamment chez des patients sélectionnés selon des critères définis.
L’intelligence artificielle au service du dépistage
L’intelligence artificielle (IA) est également étudiée pour améliorer l’analyse des images médicales et faciliter la détection précoce des cancers.
En janvier 2026, les résultats de l’étude suédoise MASAI, menée auprès de plus de 100 000 femmes, ont confirmé l’intérêt de l’IA comme outil d’assistance à la lecture des mammographies.
Le taux de cancers de l’intervalle, diagnostiqués entre deux dépistages, était inférieur d’environ 12 % dans le groupe assisté par IA, sans que cette différence soit statistiquement significative. L’étude a établi la non-infériorité de cette approche par rapport à la double lecture standard sur ce critère.
La demande WO2022184701A1, déposée par ScreenPoint Medical, s’intéresse, pour sa part, au risque qu’un cancer du sein soit détecté dans un intervalle donné après un résultat de dépistage négatif.
Le dispositif revendiqué utilise un modèle d’IA entraîné pour combiner deux paramètres issus des images mammaires : un indicateur de probabilité de présence d’un cancer et un indicateur relatif à la densité mammaire. La description envisage d’utiliser cette estimation pour adapter l’intervalle entre deux dépistages ou proposer un examen complémentaire.
En Europe, les inventions mises en œuvre par ordinateur peuvent bénéficier d’une protection par brevet sous réserve de satisfaire aux exigences de brevetabilité, notamment de nouveauté et d’activité inventive.
Dans le domaine médical, des procédés de traitement d’images ou des algorithmes d’identification d’anomalies peuvent ainsi faire l’objet d’une protection par brevet. Pour apprécier l’activité inventive, l’Office européen des brevets (OEB) tient compte des caractéristiques algorithmiques dans la mesure où elles contribuent au caractère technique de l’invention considérée dans son ensemble. La solution revendiquée doit également être non évidente au regard de l’état de la technique.
Les vaccins anticancéreux : une nouvelle voie de recherche
Une autre voie de recherche concerne les vaccins destinés à mobiliser le système immunitaire contre certaines cellules cancéreuses.
Le vaccin expérimental étudié par la Cleveland Clinic, en partenariat avec Anixa Biosciences, cible l’alpha-lactalbumine, une protéine exprimée dans certains cancers du sein. Cette protéine joue le rôle d’antigène : elle constitue la cible contre laquelle le vaccin cherche à déclencher une réponse immunitaire.
L’essai de phase I, mené auprès de 35 participantes, a montré une réponse immunitaire chez 74 % d’entre elles et a permis de déterminer la dose maximale tolérée.
Ces résultats restent toutefois préliminaires : la capacité de ce vaccin à prévenir l’apparition d’un cancer du sein ou sa récidive n’a pas encore été démontrée et devra être évaluée dans des essais cliniques ultérieurs.
Le brevet américain US12370244B2 porte sur cette démarche d’immunisation. Il revendique une méthode comprenant l’administration d’une composition contenant l’alpha-lactalbumine humaine définie par sa séquence.
Le rôle des brevets dans le développement des innovations médicales
Qu’il s’agisse de nouveaux médicaments, de vaccins expérimentaux ou d’outils d’analyse d’images assistés par IA, les innovations médicales nécessitent souvent plusieurs années de développement et des investissements importants.
Dans ce contexte, les brevets permettent de protéger et de valoriser les inventions issues de la recherche. Ils peuvent faciliter les collaborations entre la recherche publique et les partenaires industriels, soutenir les transferts de technologies et favoriser les levées de fonds souvent nécessaires au développement de ces innovations.
La protection par brevet ne se substitue toutefois ni à la validation scientifique ni aux évaluations cliniques et réglementaires indispensables avant la mise à disposition d’une innovation médicale.
En cette période d’Octobre Rose, rappelons enfin l’importance du dépistage du cancer du sein.
En France, les femmes âgées de 50 à 74 ans, sans symptôme ni facteur de risque particulier, sont invitées à réaliser une mammographie et un examen clinique tous les deux ans dans le cadre du programme national de dépistage organisé. Ces examens sont pris en charge à 100 % par l’Assurance maladie.
Parce qu’un cancer détecté précocement offre généralement de meilleures perspectives de prise en charge, n’oublions pas l’importance du dépistage.
novembre 2026