Dans un paysage économique mondialisé et en constante mutation, la nature même de la valeur a subi une transformation radicale, marquant le passage définitif d’une économie industrielle vers une économie de l’intelligence. Aujourd’hui, la richesse des nations et des entreprises ne réside plus prioritairement dans la possession d’infrastructures physiques, mais dans leur capacité à générer et à protéger des actifs immatériels. Ces ressources non physiques, qui englobent aussi bien le capital humain que les avancées technologiques, constituent désormais le cœur battant de la croissance et de la compétitivité globale.

L’évolution de la structure de valeur au cours des cinquante dernières années illustre parfaitement ce basculement historique. En 1975, les actifs tangibles tels que les usines, les équipements et les stocks représentaient 83 % de la valeur de marché des entreprises du S&P 500. Selon les données de l’étude anniversaire d’Ocean Tomo publiées ce 12 février 2026, ce rapport de force s’est totalement inversé pour atteindre une inversion économique quasi totale. Désormais, les actifs immatériels comptent pour environ 92 % de la capitalisation boursière du S&P 500, ne laissant qu’une part résiduelle de 8 % aux actifs physiques. Cette migration massive de la valeur vers l’immatériel témoigne d’un monde où la puissance économique se mesure à la densité des idées plutôt qu’à la quantité d’acier ou de béton.

Cette suprématie de l’intangible est largement documentée par les plus grandes institutions de conseil et de recherche. Dès juin 2021, dans son rapport intitulé « Getting tangible about intangibles: The future of growth and productivity », le cabinet McKinsey démontrait que les sociétés maîtrisant le déploiement d’investissements immatériels étaient systématiquement mieux positionnées pour surpasser leurs concurrents en termes de croissance et de productivité. En France, cette réalité a été confirmée par une étude d’envergure menée par Bpifrance et présentée au ministère de l’Industrie. Réalisée par Rodolphe Durand, professeur à HEC Paris, et Romain Boulongne, professeur à l’IESE Business School, cette recherche a prouvé que les entreprises françaises investissant massivement dans l’immatériel sont non seulement plus innovantes, mais créent également davantage d’emplois et affichent une résilience supérieure face aux crises.

Au sein de cet écosystème, la propriété intellectuelle joue un rôle de pivot stratégique, agissant comme le moteur de la sécurisation et de la valorisation de l’innovation. Les brevets, en premier lieu, constituent un levier fondamental de protection technique. Ils confèrent un monopole temporaire qui permet aux entreprises d’amortir leurs investissements en recherche et développement tout en s’assurant un avantage compétitif exclusif sur le marché. Dans des secteurs de pointe comme l’intelligence artificielle ou la biotechnologie, le brevet n’est pas seulement un titre juridique, mais un véritable actif financier capable d’attirer les investisseurs et de dicter la valeur boursière.

Parallèlement, les marques et les dessins et modèles interviennent comme des vecteurs essentiels de différenciation et de réputation. La marque dépasse sa simple fonction de signe distinctif pour devenir un réceptacle de confiance et de fidélité des consommateurs, dont la valeur financière peut parfois dépasser celle de l’ensemble des actifs physiques d’une multinationale. Quant aux dessins et modèles, ils protègent l’apparence esthétique des produits, un facteur de plus en plus crucial dans une économie où le design et l’expérience utilisateur sont des critères de choix prépondérants. Ces titres de propriété industrielle transforment des concepts abstraits en actifs échangeables, permettant ainsi de monétiser l’innovation par le biais de licences ou de partenariats stratégiques.

Toutefois, cette prédominance de l’immatériel impose une révision profonde des méthodes d’évaluation et de gestion. Le décalage entre la réalité économique soulignée par Ocean Tomo et les normes comptables traditionnelles est de plus en plus marqué. Ces dernières peinent à refléter fidèlement la richesse invisible des entreprises, ce qui rend nécessaire l’utilisation de modèles financiers sophistiqués basés sur les revenus futurs ou les flux de trésorerie actualisés. La maîtrise de ces outils d’évaluation est devenue une priorité pour les directions financières qui souhaitent offrir une lecture précise de leur capital immatériel, tant la valeur réside désormais dans les algorithmes, la force des marques et le génie humain.

L’accumulation d’actifs immatériels est ainsi devenue le principal stimulant de la productivité à long terme. Avec l’accélération de la transformation numérique et l’intégration massive de l’intelligence artificielle, l’étude de 2026 confirme que la réussite future dépendra exclusivement de la capacité des organisations à cultiver et à protéger leur patrimoine intellectuel. Les entreprises qui sauront transformer leurs innovations en droits de propriété robustes, en s’appuyant sur les recommandations académiques de HEC et de l’IESE, seront les seules capables de maintenir leur leadership dans cette nouvelle ère de l’intangible.

Mars 2026

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Samuel DESCHAMPS
Ingénieur | CPI | Associé

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