L’entrée en vigueur du système du brevet à effet unitaire et la montée en puissance de la Juridiction Unifiée des Brevets (JUB) ont profondément reconfiguré le paysage du contentieux technologique international. Dans des secteurs hautement standardisés tels que les télécommunications cellulaires, l’Internet des objets, l’intelligence artificielle ou la compression vidéo, les brevets essentiels à une norme (SEP) constituent le pivot de la création de valeur et le catalyseur de litiges complexes. Si l’harmonisation procédurale était l’objectif affiché par le législateur européen, la rencontre entre le droit exclusif conféré par le brevet et les exigences de loyauté de la négociation FRAND (Fair, Reasonable, and Non-Discriminatory) prend devant la JUB une dimension stratégique inédite. L’accès direct à un marché unifié de plus de trois cents millions de consommateurs offre désormais aux titulaires de portefeuilles un levier d’action sans équivalent, tout en imposant aux acteurs industriels une révision complète de leur gestion des risques contentieux.

Historiquement, le traitement des litiges portant sur les brevets essentiels en Europe souffrait d’une fragmentation géographique marquée par des divergences doctrinales prononcées. Alors que les juridictions allemandes adoptaient traditionnellement une posture rigoureuse et favorable à l’octroi d’interdictions dès lors qu’un manquement procédural était constaté du côté de l’implémenteur, d’autres instances nationales privilégiaient une approche plus pragmatique, axée sur la recherche de la juste redevance ou le refus de l’injonction. En instaurant une juridiction unique dotée de divisions locales, régionales et d’une division centrale, le système unifié supprime cette étanchéité territoriale. Pour le titulaire de droits, le principal attrait de la JUB réside dans la portée transfrontalière de ses décisions. Une seule ordonnance d’interdiction prononcée par une division locale peut paralyser la commercialisation d’un équipement ou d’un composant sur l’ensemble du territoire des États membres participants, créant un risque opérationnel immédiat et systémique pour tout industriel ciblé.

Ce pouvoir d’injonction pan-européen modifie fondamentalement le rapport de force au cours de la phase préparatoire de négociation. La célérité imposée par les Règles de Procédure de la JUB, qui prévoient une instruction serrée conduisant à une audience au fond dans un délai cible de douze mois, prive les implémenteurs de la stratégie d’usure ou d’évitement parfois observée devant les juridictions nationales plus lentes. Face à une menace d’injonction à l’échelle du continent, le risque financier lié à l’arrêt des livraisons surpasse fréquemment le surcoût d’une redevance contestée. Ainsi, la simple perspective d’un recours devant la JUB contraint les acteurs de la chaîne de valeur à aborder la négociation de licence avec une réactivité accrue et une formalisation rigoureuse de leurs positions commerciales.

Dans ce contexte d’intensité procédurale, l’application du cadre jurisprudentiel établi par la Cour de justice de l’Union européenne dans l’affaire Huawei c. ZTE constitue la pierre d’achoppement des débats devant la JUB. Les juges unifiés doivent apprécier la bonne foi des parties à chaque étape de la séquence précontentieuse : notification détaillée de la contrefaçon, manifestation du souhait d’obtenir une licence aux conditions FRAND par l’implémenteur, formulation d’une offre ferme et circonstanciée par le titulaire, et, le cas échéant, présentation d’une contre-offre assortie de garanties financières appropriées. La JUB s’attache à vérifier si l’attitude du breveté relève d’un comportement abusif au sens de l’article 102 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, ou si l’implémenteur s’est rendu coupable de manœuvres dilatoires visant à retarder l’échéance contractuelle.

L’un des apports doctrinaux majeurs de la JUB réside dans sa capacité à uniformiser la notion d’implémenteur de bonne foi (willing licensee). Alors que les pratiques jurisprudentielles nationales antérieures laissaient poindre des critères d’évaluation hétérogènes concernant les délais de réponse ou la précision du calcul des royalties, la JUB développe une grille d’analyse pragmatique fondée sur les usages du commerce international. Les divisions de la juridiction exigent de l’implémenteur une transparence absolue quant à ses volumes de vente et une rigueur financière incontestable, concrétisée par la constitution rapide de séquestres bancaires ou de garanties autonomes. La légitimité de la défense FRAND dépend désormais d’une capacité à démontrer que l’absence d’accord résulte uniquement d’exigences financières déraisonnables du titulaire, et non d’une réticence structurelle à s’acquitter d’une juste rémunération.

Parallèlement à la question de l’injonction, la question de la compétence de la JUB pour déterminer le montant même des redevances globales fait l’objet de toutes les attentions. Bien que la mission première de la juridiction demeure la sanction de la contrefaçon et le contrôle de la validité des titres, l’imbrication croissante entre le fond du droit et la défense FRAND amène les juges à examiner la valeur économique réelle des portefeuilles. Lors de l’évaluation de la proportionnalité des mesures sollicitées ou du montant des dommages-intérêts, la JUB est conduite à analyser la méthodologie de tarification retenue par les parties, la prise en compte du coût cumulé des licences (royalty stacking) et la comparaison avec les transactions conclues sur le marché avec des tiers. Cette appréciation concrète rapproche la JUB des cours anglo-saxonnes spécialisées dans la fixation de taux mondiaux, renforçant son rôle de forum d’arbitrage économique prédominant pour les grands acteurs de la High-Tech.

Face à ces évolutions, la définition des stratégies pré-litigieuses exige une anticipation méthodique tant du côté des titulaires de brevets que de celui des industriels intégrateurs. Pour le titulaire, la saisine de la JUB implique une préparation minutieuse en amont du dépôt de la requête. La solidité technique des titres sélectionnés doit être irréprochable afin de résister aux demandes reconventionnelles en nullité portées devant la Division Centrale. En outre, le dossier d’infraction doit intégrer une démonstration claire de l’essentialité, appuyée par des matrices de correspondance rigoureuses et une traçabilité complète des étapes de négociation FRAND. Toute précipitation ou manque de transparence dans l’offre initiale peut conduire au rejet des conclusions en interdiction et fragiliser l’ensemble du programme de valorisation.

Pour l’implémenteur, l’anticipation du risque contentieux impose la mise en place d’une veille procédurale continue et l’élaboration de réponses préventives. Dès lors qu’un différend naissant est identifié avec un titulaire de SEP, l’entreprise doit structurer la conduite de ses échanges de manière à formaliser sans ambiguïté son intention de souscrire une licence équitable. La rédaction préalable de lettres de protection (protective letters) déposées au greffe de la JUB permet de parer au risque de mesures provisoires ou de saisies accordées sans audition de la défense. Sur le plan financier, la capacité à mobiliser rapidement des garanties bancaires garantissant le paiement rétroactif des redevances constitue un préalable indispensable pour faire échec aux demandes d’injonctions provisoires ou permanentes.

En définitive, la Juridiction Unifiée du Brevet redessine en profondeur la carte du litige technologique mondial. En combinant la puissance de l’injonction pan-européenne avec une analyse rigoureuse des équilibres concurrentiels imposés par le cadre FRAND, la JUB offre un cadre décisionnel prévisible, rapide et hautement incitatif pour les investissements dans la R&D. Si ce système accroît l’exigence d’excellence technique et juridique pesant sur les praticiens, il confirme l’Europe comme le centre névralgique de la régulation et de la résolution des litiges portant sur les brevets essentiels. Les entreprises qui sauront intégrer cette dynamique dans leur stratégie globale de propriété intellectuelle disposeront d’un avantage concurrentiel déterminant dans la maîtrise de leurs marchés d’innovation.

Samuel Deschamps, cabinet Santarelli, ingénieur brevets

Samuel Deschamps
Ingénieur | CPI | Associé

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